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Des Haïtiens terrifiés par l'ICE aux États-Unis prennent la route pour le Canada

durée 13h17
20 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Frantz André dit que son téléphone sonne tous les jours et qu'il reçoit des appels d'Haïtiens effrayés aux États-Unis qui envisagent de tenter le dangereux voyage pour traverser la frontière canadienne.

À la tête d'un groupe montréalais de défense des migrants, M. André pense que le nombre de passages illégaux va augmenter avec la fin prévue le mois prochain du programme de statut de protection temporaire pour les Haïtiens aux États-Unis.

«Je peux vous garantir que, pendant que vous et moi, on se parle, il y a des gens qui sont en train de rentrer», a déclaré M. André, un Québécois d'origine haïtienne membre du Comité d'action des personnes sans statut.

«Les gens m'appellent tous les jours. Dès que je leur dis de faire attention, ils me disent: "Monsieur André, je n'ai pas le choix."»

Depuis le jour de Noël, au moins 27 migrants d'origine haïtienne ont été arrêtés au Québec après avoir traversé la frontière à pied, tentant d'échapper aux gardes-frontières. Plusieurs d'entre eux ont dû être hospitalisés, car ils présentaient des signes d'hypothermie et d'engelures après avoir effectué le périple en grand froid.

Certains d'entre eux ont déjà été renvoyés vers les services douaniers américains, selon l'Agence des services frontaliers du Canada. La rapidité relative de leur expulsion est le résultat des modifications apportées en 2023 à un accord avec les États-Unis qui ont comblé un vide juridique ayant permis aux personnes arrivées au Canada en dehors des points d'entrée officiels de demander l'asile.

En vertu de l'accord existant entre le Canada et les États-Unis sur les tiers pays sûrs, les demandeurs d'asile doivent demander le statut de réfugié dans le premier pays sûr où ils arrivent, ce qui signifie qu'une personne se trouvant aux États-Unis ne peut pas entrer au Canada pour demander le statut de réfugié.

Il existe toutefois des exceptions, notamment si le demandeur d'asile a de la famille proche au Canada ou s'il s'agit d'un mineur non accompagné. Une autre exception à l'accord permet aux migrants qui ne sont pas détectés pendant au moins 14 jours au Canada de demander l'asile.

Ce sont ces exceptions qui donnent un peu d'espoir aux Haïtiens qui envisagent de traverser la frontière.

Un sentiment de crainte

Une Haïtienne souhaitant traverser la frontière s'est récemment confiée à La Presse Canadienne sous couvert d'anonymat, craignant d'être arrêtée par l'agence américaine de contrôle de l'immigration et des douanes, connue sous le nom d'ICE.

Mère célibataire d'une fille de sept ans, elle a quitté Haïti pour les États-Unis il y a près de deux ans et dit être terrifiée par la possibilité d'être arrêtée à tout moment.

«Je suis traumatisée et j'essaie de tenir le coup pour ma fille, mais honnêtement, ça empire chaque jour. Nous ne faisons que respirer, nous ne vivons plus», a-t-elle déclaré au téléphone depuis l'État de Géorgie.

Elle a expliqué être arrivée aux États-Unis dans le cadre d'un programme de libération conditionnelle humanitaire mis en place sous l'administration de l'ancien président Joe Biden. Lorsque le président Donald Trump a mis fin à ce programme en mai 2025, elle a demandé le statut de protection temporaire, mais elle affirme n'avoir jamais reçu de réponse. Depuis mai, elle n'a plus de statut légal aux États-Unis.

«Je ne sors presque plus de chez moi, de peur de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne souhaite cette situation à personne, pas même à mon pire ennemi.»

La mort par balle d'une femme dans une intervention très médiatisée d'un agent de l'ICE à Minneapolis a renforcé son anxiété. «Dans une autre situation, cela aurait pu être moi. Qu'arriverait-il à mon enfant ?», s'est-elle inquiétée.

La mère a raconté avoir été témoin d'une descente de l'ICE dans un supermarché local. Elle a dit que l'expérience avait été traumatisante, voyant les agents arriver dans deux véhicules pour procéder à des arrestations. Elle s'est cachée à l'intérieur du supermarché pendant l'opération de l'ICE et n'est pas retournée dans le magasin depuis.

Casey Rollins, directrice exécutive de la branche de Springfield, en Ohio, de l'organisme de la Société de Saint-Vincent de Paul, a déclaré que l'association caritative entendait quotidiennement des craintes similaires.

Les familles haïtiennes se sentent dépassées et dans l'incertitude, avec peu de sentiment de sécurité, a expliqué Mme Rollins, ajoutant: «Je ne sais même pas quoi dire, la situation est tellement grave ici.»

La crainte des migrants est aggravée par la fin imminente du programme de statut de protection temporaire pour les Haïtiens, qui doit expirer le 3 février. Ce programme permet aux ressortissants de pays touchés par des conflits ou des catastrophes de vivre et de travailler légalement aux États-Unis sans craindre d'être expulsés.

Zachary Abraham Kohn, avocat spécialisé dans le droit de l'immigration à Washington, D.C., a affirmé dans une récente entrevue qu'il existe un recours juridique contre la fin prévue du programme de statut protégé «qui pourrait potentiellement prolonger ce délai».

Quant à la mère haïtienne de Géorgie, elle a déclaré vouloir entamer la traversée, mais, comme elle n'a pas de famille au Canada, elle ne respecte pas les conditions requises pour y entrer, du moins légalement.

Contrôle légal de la frontière

François Crépeau, professeur de droit à l'Université McGill et ancien directeur du Centre pour les droits de la personne et le pluralisme juridique de cette université, a rappelé que les personnes qui entrent illégalement au Canada ont souvent une connaissance limitée du système juridique. «Comment peuvent-elles le savoir? Alors, de les déporter très rapidement, ça les empêche de contacter des ONG et des avocats, et facilite le travail de l'Agence canadienne des services frontaliers.»

Selon M. Crépeau, l'approche actuelle du Canada rend les passages irréguliers plus dangereux.

Avant 2023, des dizaines de milliers de migrants avaient franchi illégalement la frontière canadienne, souvent par le chemin Roxham, un passage forestier rural reliant le Québec à l'État de New York.

À l'époque, les demandeurs d'asile qui avaient fait le voyage étaient autorisés à rester dans le pays pendant le traitement de leur demande. Mais depuis la modification de l'accord sur les tiers pays sûrs, le chemin Roxham a été fermé.

«On avait un système qui était très organisé, on savait qui entrait, on savait ce qui devenait, on pouvait les suivre, etc. Et là, maintenant, on ne le sait plus», a affirmé M. Crépeau à propos de la fermeture de Roxham, qui a conduit les gens à tenter leur chance en traversant la forêt pour entrer au Canada.

Il dit que cela pousse les gens à payer «des sommes folles» à des passeurs afin de traverser par des passages dangereux, mettant leur vie en péril en plus de limiter le contrôle du gouvernement.

Les enjeux sont particulièrement importants pour les migrants haïtiens, comme cette mère originaire de Géorgie, qui soutiennent que retourner en Haïti n'est pas une option viable. Selon les Nations unies, les gangs contrôlent environ 85 % de Port-au-Prince, la capitale, poussant de nombreuses personnes à fuir.

«Retourner en Haïti reviendrait à un suicide, a-t-elle déclaré. Deux membres de la famille de mon père ont été assassinés. Y retourner, c'est accepter la mort.»

Charlotte Glorieux, La Presse Canadienne