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Des Irano-Canadiens sont à bout de nerfs face à l'incertitude de la guerre

durée 19h52
15 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

Pour la famille de Maryam Amini, le Nouvel An persan a toujours été une date importante dans leur calendrier.

Chaque année, ils se réunissaient pour partager des rires et des vœux de bonheur afin de marquer l'arrivée du printemps, dans le cadre de la célébration historique et culturelle du Norouz.

Mais pour la première fois depuis que la famille s'est installée au Canada il y a près de trente ans, elle a rompu avec cette tradition le mois dernier, car Norouz coïncidait avec la guerre meurtrière qui fait rage en Iran, leur pays d'origine.

«La décision de ne pas célébrer cette fête était délibérée, et la raison en était que nous nous sentions tellement désespérés, a expliqué Mme Amini lors d’une entrevue. Nous ne voyions rien de bon sortir de tout cela.»

Mme Amini, qui vit à Thornhill, en Ontario, a indiqué que l’annulation des célébrations de Norouz n’était qu’un exemple parmi d’autres de la façon dont la guerre, à des milliers de kilomètres de là, a affecté sa vie quotidienne au Canada.

«Je n’ai pas réussi à manger correctement, à dormir correctement, ni même à être très productive, a expliqué cette femme de 43 ans. Ça a été très, très difficile de garder la tête froide.»

Les bombardements intensifs de l’Iran par les États-Unis et Israël ont également ravivé les traumatismes qu’elle porte en elle depuis l’enfance, lorsqu’elle a été témoin de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, a-t-elle souligné.

«Mon système nerveux a subi une fusillade, a ajouté Mme Amini. Mes tout premiers souvenirs d’enfance sont, en fait, ceux des bombes qui tombaient et des nuages de fumée qui s’élevaient.»

Elle a indiqué qu’elle était née et avait grandi à Téhéran et que voir des photos de la destruction de la ville l’avait «vraiment bouleversée».

Mme Amini travaille dans une entreprise de construction, mais a précisé être en congé maladie prolongé dans l’attente d’une opération chirurgicale.

Elle a expliqué qu’elle souffrait déjà d’une dépression modérée due à ses douleurs et à son état de santé, mais qu’une semaine après le début de la guerre, son anxiété a atteint des sommets, ce qui a poussé son médecin à lui prescrire des anxiolytiques pour la première fois de sa vie.

Des pourparlers peu concluants

La guerre a éclaté après qu’Israël et les États-Unis ont attaqué l’Iran le 28 février et tué le guide suprême du pays, suivis de frappes coordonnées sur des sites à travers le pays. L’Iran a riposté par des attaques de missiles contre Israël et des cibles américaines à travers le Moyen-Orient.

Après 40 jours de guerre, les gouvernements iranien et américain ont convenu d'un cessez-le-feu provisoire de deux semaines, mais la première série de pourparlers qui s'est tenue cette fin de semaine s'est terminée sans accord visant à mettre définitivement fin au conflit, soulevant des questions sur ce qui se passera lorsque la trêve expirera le 22 avril.

L'armée américaine a déclaré qu'elle imposait un blocus naval sur tous les ports iraniens, alors que l'Iran poursuit son propre blocus du détroit d'Ormuz, déstabilisant l'approvisionnement mondial en pétrole et l'économie.

Avant les négociations de la fin de semaine au Pakistan, Mme Amini a raconté qu'elle n'était pas optimiste quant à l'avenir, car les factions belligérantes n'entament pas les pourparlers de bonne foi.

Elle a indiqué qu'elle ne faisait pas confiance au gouvernement iranien et qu'elle ne croyait pas non plus que les gouvernements américain ou israélien soient dignes de confiance.

«Je suis toujours très inquiète, car je ne pense pas que ce cessez-le-feu tiendra et j'ai peur de ce que cela va signifier», a-t-elle dit.

Si le cessez-le-feu débouche sur un accord de paix définitif, elle craint que les Iraniens ne se retrouvent avec un gouvernement beaucoup plus intransigeant après l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, qu'elle a qualifié de personnalité «la plus modérée» du régime.

Mme Amini a également déclaré que les menaces du président américain Donald Trump d'exterminer la population iranienne étaient «très inquiétantes».

«Quand on parle d’anéantir toute une civilisation, on montre qu’on n’a aucun respect pour la vie de ces gens», a-t-elle dit.

Mona Ghassemi, présidente du Congrès irano-canadien basée à Montréal, a qualifié la menace de Donald Trump de «discours génocidaire».

Mme Ghassemi a expliqué que, même si leurs proches en Iran, notamment leurs cousins, tantes et oncles, n’avaient pas été touchés par les bombardements, ils s’inquiétaient constamment pour leur sécurité, car des sites civils avaient été pris pour cible.

Le deuxième jour de la guerre, Mme Ghassemi a expliqué que de nombreuses personnes s’étaient présentées en larmes à la réunion du conseil d’administration du Congrès.

«J’ai moi-même pleuré pendant cette même séance», a expliqué Mme Ghassemi.

Cette dernière travaille comme développeuse de logiciels et a dû s'absenter quelques jours au début de la guerre, mais il s'est depuis consacré à militer pour la fin du conflit.

Avant d’attaquer l’Iran, les États-Unis imposaient depuis des décennies des sanctions économiques écrasantes au pays.

«La position (du Congrès irano-canadien) a toujours été contre la guerre et contre les sanctions également, a déclaré Mme Ghassemi. Car nous savons que les sanctions ont un impact économique très négatif et qu’elles sont conçues pour accroître les souffrances de la population.»

Sarah Sabri, chercheuse au département de médecine familiale de l’université Dalhousie à Halifax, a expliqué que l’Iran était sous le contrôle d’une «dictature théocratique» qui opprime violemment les opposants au gouvernement depuis des décennies. Le gouvernement de la République islamique d’Iran est arrivé au pouvoir en 1979.

Mme Sabri a raconté qu’elle s’inquiétait pour la sécurité de son père, qui s’est rendu en Iran en novembre et y est bloqué depuis.

Elle a ajouté qu’elle connaissait une personne qui avait perdu sa mère lors d’un bombardement il y a quelques semaines. «Cela nous touche de très près, car nous sommes tous inquiets pour nos proches en Iran», a déploré la chercheuse.

Mme Sabri a expliqué que sa plus grande préoccupation était l'avenir de l'Iran sous le gouvernement actuel, qu'elle estime affaibli par les frappes américaines et israéliennes.

«Mais un régime affaibli n'est pas vraiment moins dangereux pour son propre peuple, a dit Mme Sabri. Au contraire, je pense qu'il serait encore plus agressif.»

Même si le Norouz de cette année n’a pas été une grande fête pour Mme Sabri, elle s’est réunie avec sa famille et ses amis le premier jour du printemps, pour souhaiter un «nouveau départ» à leur pays d’origine.

Elle a expliqué que les membres de la communauté irano-canadienne ont redoublé d’efforts pour s’entraider en ces temps difficiles.

«Heureusement, nous avons une communauté très solidaire à Halifax, a-t-elle dit. Nous essayons de nous réunir, d’aller nous promener et simplement d’être là les uns pour les autres.»

– Avec des informations de l'Associated Press

Sharif Hassan, La Presse Canadienne