Des systèmes de contrôle du trafic aérien obsolètes

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Contrairement au Canada, les systèmes informatiques utilisés dans les tours de contrôle des aéroports aux États-Unis dépendent souvent de technologies obsolètes, comme des disquettes, des bandes de papiers et des logiciels qui datent de plusieurs décennies. Le secrétaire des Transports des États-Unis a rappelé cette réalité dans la foulée de l’accident d'avion dimanche soir à l'aéroport LaGuardia, à New York, et qui a coûté la vie aux deux pilotes canadiens.
En juin 2025, Chris Rocheleau, l’administrateur par intérim de l’Administration fédérale de l'aviation (FAA), déclarait à la Commission des finances de la Chambre des représentants que Washington devait «remplacer tout le système», car les infrastructures actuelles dépendent «de technologies obsolètes».
Cette obsolescence, signalait-il, «constitue un risque opérationnel important» pour les services dans l’espace aérien.
Il faut mettre fin à l’utilisation «de disquettes et de bandes de papiers», avait résumé Chris Rocheleau.
Quelques jours après cette comparution devant la Chambre, NPR, le service public d’information aux États-Unis, rapportait que des tours de contrôle d’aéroports américains utilisaient encore des ordinateurs alimentés par Windows 95 pour gérer le trafic aérien.
L’enjeu de l’obsolescence des technologies des systèmes de contrôle du trafic aérien aux États-Unis a refait surface dans la foulée de la collision mortelle entre un avion d’Air Canada et un camion de pompiers dimanche à l’aéroport LaGuardia.
Dans les heures qui ont suivi l’accident, lors d’une conférence de presse à New York, le secrétaire aux Transports des États-Unis, Sean Duffy, a plaidé pour que le Congrès lui octroie le financement nécessaire pour «complètement moderniser» les systèmes de contrôle du trafic aérien.
«Je ne dis pas que cet accident aurait pu être évité si nous avions déployé tout l'équipement, mais il est important, si nous nous soucions de la sécurité du transport aérien, d'avoir un système de contrôle aérien flambant neuf», a déclaré M. Duffy en ajoutant que les démocrates et les républicains doivent permettre le financement complet de cette opération de modernisation.
En juillet, le Congrès a approuvé un plan de 12,5 milliards $ pour moderniser le contrôle aérien, mais cette somme, qui a été octroyée en partie, est insuffisante selon le secrétaire aux Transports.
«La plupart des infrastructures dans le contrôle aérien aux États-Unis datent du siècle précédent et ils sont arrivés à la fin de leur vie utile, la FAA en est tout à fait consciente, mais jusqu’à présent, elle n’a pas été en mesure d’obtenir le financement nécessaire pour mettre à jour ces infrastructures», a expliqué Philippe Doyon-Poulin, professeur à Polytechnique Montréal.
Les contrôleurs aériens «doivent compenser pour un système qui a atteint ses limites, ce qui augmente leur travail et leur stress», en plus de contribuer à un «haut taux de roulement de personnel» et à la pénurie de travailleurs, a ajouté le professeur en génie industriel, dont les recherches portent sur le facteur humain en aviation.
«Plusieurs contrôleurs en ont assez de devoir se battre avec des systèmes qui sont dans leur fin de vie, donc ils partent à la retraite ou préparent leur départ hâtif.»
Une série d'incidents
L’équipement obsolète dans les tours de contrôle «a donné lieu à différents incidents dans les dernières années», a rappelé le professeur Doyon-Poulin.
Il a donné en exemple les pannes de système au printemps 2025 à l'aéroport de Newark au New Jersey.
«Il y a eu trois blackouts qui ont provoqué une perte complète de radar et de communication radio entre la tour et les avions.»
Ces problèmes ont entraîné des centaines de retards et d'annulations.
Un incident semblable s’est produit à Denver en mai 2025, lorsqu’une «perte de communication de 90 secondes» a provoqué la défaillance de «toutes les lignes de radio primaires et secondaires», de même que «celles qui devaient faire le remplacement», a souligné le chercheur.
Le 11 janvier 2023, tous les avions aux États-Unis ont été maintenus au sol pendant plus de deux heures, une première depuis le 11 septembre 2001.
Ce jour-là, «le système d'avis aux navigateurs, le NOTAM (Notice to Air Missions system), est tombé hors fonction», a rappelé le professeur à Polytechnique, en précisant que ce système sert à «annoncer les risques le long de la trajectoire aérienne ou sur les pistes d'aéroport».
Dans la foulée de cet incident, le Government Accountability Office (GAO) a débuté un audit qui a déterminé, en octobre 2024, que sur les 138 systèmes de contrôle du trafic aérien aux États-Unis, 78 % étaient non durables ou potentiellement non durables.
«Ça veut dire que ces systèmes ont des fonctionnalités périmées, et s’ils devaient briser, il n’y aurait pas de pièces de rechange disponibles pour les réparer ou alors, si une pièce ou une mise à jour est disponible, il n’y a pas de fonds disponibles pour pouvoir l’acquérir», a résumé Philippe Doyon-Poulin.
L'équipement canadien à la «fine pointe»
Au Canada, les systèmes de contrôle aérien sont opérés par NAV Canada, une organisation privée, à but non lucratif.
«Elle ne reçoit pas d'argent du gouvernement et tire ses revenus des frais que paient les avions et les lignes aériennes lorsqu'elles volent au-dessus de l'espace aérien canadien», a expliqué le chercheur Philippe Doyon-Poulin.
Cette indépendance lui permet «de soutenir ses opérations budgétaires (…) si bien qu’au Canada, nous avons moins de difficultés».
Selon John Gradek, chargé de cours au programme de gestion de l'aviation de l'Université McGill, les systèmes de navigation aérienne du Canada sont «sans égal» au monde.
«L'équipement utilisé au Canada est à la fine pointe de la technologie, voire de l'innovation», a récemment indiqué M. Gradek à La Presse Canadienne.
NAV Canada n’avait pas de représentant disponible pour une entrevue sur le sujet.
Gabriel Bourget, gestionnaire des relations avec les médias pour l’organisation, a toutefois indiqué, dans un échange avec La Presse Canadienne, que NAV Canada avait «investi 3,5 milliards de dollars au cours des 30 dernières années dans la modernisation de ses infrastructures».
La situation aux États-Unis ne reflète pas la réalité des tours de contrôle canadiennes, selon lui.
«Le Canada est reconnu comme disposant de l’un des systèmes de navigation aérienne les plus sûrs au monde» et «notre performance en matière de sécurité se classe de façon constante parmi les meilleures à l’échelle mondiale», a écrit NAV Canada dans un échange de courriels avec l’agence de presse.
Stéphane Blais, La Presse Canadienne