Le Canada perd plus de contrôleurs aériens qu'il n'en recrute, selon un expert

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Par La Presse Canadienne, 2026
OTTAWA — Un expert en aviation affirme que le Canada perd plus de contrôleurs aériens à cause des départs à la retraite qu'il n'en recrute, malgré les efforts déployés pour intensifier le recrutement.
John Gradek, chargé de cours au programme de gestion de l'aviation de l'Université McGill, a déclaré que le Canada manque d'environ 1500 contrôleurs aériens et que 150 autres prennent leur retraite chaque année.
«Alors, devinez quoi? On ne compense même pas les départs à la retraite», a indiqué M. Gradek dans une entrevue avec La Presse Canadienne.
M. Gradek a expliqué que les contrôleurs aériens sont hautement spécialisés et possèdent des compétences particulières.
«Nous maîtrisons trois dimensions. La difficulté pour les contrôleurs, c'est qu'ils ont besoin d'une quatrième dimension: le temps », a-t-il dit. Je décide donc de déplacer un avion de 300 mètres vers le haut ou vers le bas, ou de le faire virer à gauche ou à droite. Je prends cette décision car je veux que cet avion se trouve à cet endroit précis, à ce moment précis et à l'avenir. C'est donc une compétence particulière. Tout le monde n'a pas cette chance.»
Les contrôleurs aériens américains se retrouvent sous les feux des projecteurs après l'écrasement du vol 8646 d'Air Canada à l'aéroport LaGuardia de New York, dimanche.
Les deux pilotes ont péri et plus de 40 personnes ont été blessées lorsque l'avion a percuté un camion de pompiers sur la piste peu après son atterrissage, tard dimanche soir.
L'enquête du Bureau national de la sécurité des transports est à ses débuts, et des enquêteurs du Bureau de la sécurité des transports du Canada sont également sur place.
Nav Canada, qui certifie et embauche les «professionnels des services de la circulation aérienne», a refusé une demande d'entrevue concernant la pénurie de contrôleurs au pays.
Dans un communiqué, l'organisme a indiqué travailler à remédier à la pénurie de personnel grâce à une stratégie pluriannuelle.
«Les Canadiens et les voyageurs peuvent être rassurés: nous sommes à la recherche de solutions. Nous nous concentrons sur le renforcement de la résilience du service, le soutien de notre personnel et la collaboration constructive avec nos partenaires de l'industrie, tout en maintenant les normes de sécurité les plus élevées auxquelles ils sont légitimement en droit de s'attendre», a souligné le porte-parole Gabriel Bourget dans un communiqué.
M. Bourget a précisé que depuis 2023, l'organisme délivre des permis aux contrôleurs aériens. Plus de 600 professionnels du contrôle aérien, dont plus de 300 contrôleurs.
L'agence n'a pas fourni d'informations sur les taux de postes vacants, mais M. Gradek a indiqué que ces chiffres ne suivent pas le rythme des départs à la retraite.
Le syndicat représentant les contrôleurs aériens a également refusé de commenter.
«Professionnels du contrôle aérien», plusieurs rôles différents
Ce terme inclut les contrôleurs des centres de contrôle régionaux (ou contrôleurs ACC), qui donnent des instructions aux pilotes et veillent à ce que les aéronefs maintiennent une distance de sécurité en vol.
Il inclut également les contrôleurs de tour, qui fournissent aux pilotes les autorisations et les instructions nécessaires au maintien de la séparation au décollage et à l'atterrissage.
La durée totale de la formation varie de 10 à 18 mois pour les contrôleurs de tour et de 20 à 27 mois pour les contrôleurs ACC.
Ceux qui ne sont pas retenus peuvent occuper des postes de «spécialistes des services de vol», qui peuvent parfois gérer le trafic au sol dans les petits aéroports, mais ne sont pas chargés de donner des instructions aux avions en vol.
«Environ 10 % seuls des contrôleurs qui suivent la formation deviennent des contrôleurs pleinement opérationnels», a déclaré M. Gradek, ajoutant que le taux américain est d'environ 3 %.
«Seul un petit nombre de personnes parviennent à intégrer le programme, à terminer la formation théorique et à passer ensuite deux ans à mettre en pratique leurs compétences et à démontrer leur capacité à exercer leurs fonctions dans un environnement complexe, avant d'obtenir leur diplôme», a-t-il renchéri
Et bien que Gradek ait affirmé que la formation et les systèmes de navigation aérienne du Canada sont «sans égal» au monde, certains diplômés acceptent des emplois à l'étranger.
Nav Canada n'a pas précisé combien des 300 contrôleurs aériens qu'elle a formés depuis 2023 ont trouvé un emploi au Canada, se contentant d'indiquer qu'il s'agissait d'une «grande majorité ».
«L'Australie recrute massivement des contrôleurs, la Nouvelle-Zélande aussi, les États-Unis et le Royaume-Uni également, a soulevé M. Gradek. Ce n'est donc pas un emploi réservé aux Canadiens.»
Selon Nav Canada, le salaire d'un contrôleur aérien canadien peut dépasser 200 000 $ par année une fois sa certification obtenue, tandis que les contrôleurs en formation gagnent environ 60 000 $. Le salaire médian des contrôleurs américains en 2024 était de 144 580 $ US, selon le Bureau des statistiques du travail des États-Unis.
«L'équipement utilisé au Canada est à la fine pointe de la technologie, voire de l'innovation. Il y a donc de nombreuses incitations à rester», a ajouté M. Gradek.
«Mais nous ne les empêchons pas de travailler. Ce sont des Canadiens et ils sont libres de partir, a-t-il dit. C’est donc un risque que nous prenons aussi.»
Pistes de solutions à la pénurie
Le ministre canadien des Transports, Steven MacKinnon, a déclaré lundi collaborer avec Nav Canada afin de trouver des solutions à la pénurie de contrôleurs aériens.
«J’ai demandé à Nav Canada de poursuivre ses efforts pour trouver des solutions de recrutement afin de réduire notre dépendance excessive à un nombre de contrôleurs aériens inférieur à nos besoins», a répondu M. MacKinnon aux journalistes.
Quant aux Canadiens qui suivent une formation rigoureuse pour ensuite travailler à l’étranger, M. MacKinnon a affirmé ne pas être au courant de ce problème.
«Je vais me pencher sur la question», a-t-il dit.
M. MacKinnon a insisté mardi sur la sécurité des systèmes de transport du pays, notamment dans le secteur aérien, affirmant qu’ils figurent parmi les plus rigoureux au monde.
«Je tiens à rassurer tout le monde: nous prenons toutes les précautions nécessaires pour que le Canada continue d’assurer une sécurité optimale», a-t-il déclaré aux journalistes lors de son arrivée à une réunion du Cabinet à Ottawa.
«Les Américains ont des exigences très élevées. Nous respectons les normes en vigueur et entretenons une excellente collaboration avec les États-Unis. Je sais qu’ils seront tout aussi désireux que nous de trouver les solutions», a-t-il souligné.
Nick Murray, La Presse Canadienne