Les diffuseurs de nouvelles locales dénoncent la fragmentation de leur financement

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Par La Presse Canadienne, 2026
L’Association canadienne des radiodiffuseurs indépendants (ACRI) appelle Ottawa à agir d’urgence pour soutenir l’information locale produite par les médias électroniques indépendants.
Son porte-parole francophone, le président et chef de la direction de RNC Média, Robert Ranger, s’est rendu sur la colline parlementaire, mardi, pour réclamer, avec l’appui du Bloc québécois, l'injection de fonds pour le secteur et l’ajout de mesures réglementaires pour soutenir l’information locale.
M. Ranger a fait valoir que le Fonds pour les nouvelles locales indépendantes (FNLI), créé en 2016 par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et mis en place en 2017, avait permis aux quatre stations de télévision de RNC Média – deux en Outaouais et deux en Abitibi-Témiscamingue – de doubler la programmation de bulletins de nouvelles entièrement locales, qui est passée à 20 heures par semaine.
Même tarte, plus de convives
Or, la décision du CRTC, l’an dernier, d’ajouter 15 stations de télévision Global appartenant à Corus Entertainment au groupe de bénéficiaires du FNLI a complètement bouleversé l’équilibre du Fonds. En d’autres termes, la grosseur de la tarte n’a pas suivi l’augmentation du nombre de convives qui s’y alimentent.
«L'ajout des stations de Corus a eu un impact négatif sur nous. On a perdu 50 % de nos contributions du FNLI, depuis mai 2025. L'année prochaine, on va parler de 60 % de moins de contribution du FNLI qui vont venir aux propriétés de RNC Média et aussi aux propriétés de Télé-Inter-Rive qui sont dans le bas du fleuve, qui sont aussi un radiodiffuseur indépendant. Dans le reste du Canada, les 15 stations originales qui composaient le FNLI subissent toutes une baisse entre 25 et 50 % de leurs revenus du FNLI», affirme M. Ranger.
La résistance des GAFAM
Le problème, c’est que le CRTC croyait pouvoir engraisser le fonds avec la contribution des géants du numérique américains, souvent amalgamés sous l’appellation GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). Or, ceux-ci contestent devant les tribunaux l’application d’une telle contribution.
Puisque ce litige pourrait s’étendre sur plusieurs années, l’ACRI demande à Ottawa de renflouer le Fonds à hauteur de 1,5 million $ par mois de manière transitoire pour ramener le financement des bénéficiaires originaux du Fonds – 19 stations appartenant à neuf groupes indépendants – au même niveau qu’avant l’ajout des stations de Corus jusqu’à ce que les tribunaux décident de l’éventuelle contribution des GAFAM.
«S'il n'y a rien qui est fait (pour) renflouer ce fonds-là, il va avoir un impact majeur sur les minutes de bulletins locales en régions et même sur l'emploi de journalistes en régions. On considère que l'information locale, c'est un service essentiel. On le voit avec les médias sur le web; il y a beaucoup de désinformation, c'est important plus que jamais d'avoir des sources d'information fiables, crédibles», fait valoir M. Ranger.
Des régions plus touchées
Les députés des circonscriptions d’Abitibi-Témiscamingue, Sébastien Lemire, et de Gaspésie-Les-Îles-de-la-Madeleine-Listuguj, Alexis Deschênes, étaient à ses côtés pour faire part de leurs craintes pour l’avenir des bulletins de nouvelles locaux et même la survie des radiodiffuseurs indépendants de leur région respective.
«S'il n'y a rien qui se fait, j'ai peur de l'impact que ça a sur notre qualité de nouvelles et même la capacité d'avoir des nouvelles régionales en Abitibi-Témiscamingue, déjà qu'on a vu chuter notre production essentiellement locale», a déploré Sébastien Lemire.
De son côté, Alexis Deschênes a évoqué d’éventuelles disparitions dans sa région. «Ce qui est en jeu, c'est la survie de ces télés locales. Et si ces télés locales meurent, on trouvera une balle du gouvernement libéral près du cœur, parce que leur approche était bien balancée au début, en espérant que les grands contribuent au financement. Mais vu les contestations judiciaires et vu leur décision de fournir davantage de ce financement à partir de ce fonds pour les stations de Corus, la station chez moi, en Gaspésie, a vu son financement qui vient du FNLI réduire de 50 %.»
Crédit d'impôt et publicité
Outre le rehaussement du financement du FNLI, le porte-parole du Bloc en matière de patrimoine, Martin Champoux, demande «que le crédit d'impôt pour les salles de nouvelles soit appliqué aussi aux radios et aux télévisions qui font de la nouvelle, qui ont des salles de nouvelles, et particulièrement dans nos stations régionales».
Enfin, une troisième demande, faite à de nombreuses reprises par le milieu des médias, est de consacrer au moins 50 % des 78 millions $ de publicité achetée annuellement par Ottawa aux médias canadiens, télévision, radio et imprimés et de réduire ainsi ces achats aux GAFAM.
Du même coup, le Bloc n’a pas manqué de souligner qu’avec l’ajout de Corus et Global, une part disproportionnée de 86 % des 58 millions $ du Fonds pour les nouvelles locales indépendantes s’en va vers des médias anglophones, ne laissant que 14 % aux diffuseurs québécois francophones comparativement aux 26 % qu’ils recevaient jusque-là.
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne