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Les outils d'IA ne semblent pas fiables pour aider les adolescents à maigrir

durée 10h43
17 mars 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

3 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Les régimes alimentaires générés par l'intelligence artificielle pour aider des adolescents à perdre du poids étaient systématiquement trop pauvres en calories et en glucides, et trop riches en protéines et en graisses, ont constaté des chercheurs turcs.

Ces régimes contenaient aussi, en moyenne, l'équivalent calorique d'un repas complet de moins chaque jour, comparativement à un régime conçu par un expert.

«C'est sûr qu'il va y avoir un problème si on demande à l'intelligence artificielle de nous préparer un régime, a dit Claire Tugault-Lafleur, qui est professeure agrégée à l'École des sciences de la nutrition de l'Université d'Ottawa. Il y a tellement d'autres variables qui rentrent dans l'équilibre énergétique!»

Les auteurs de l'étude ont inventé les profils de quatre adolescents de 15 ans en situation de surpoids ou d'obésité (un garçon et une fille pour chaque situation). Ils ont ensuite demandé à cinq outils d'intelligence artificielle bien connus ― ChatGPT-4o, Gemini 2.5 Pro, Claude 4.1, Bing Chat-5GPT et Perplexity ― de produire un régime alimentaire de trois jours pour les aider à maigrir.

Les menus élaborés par les agents conversationnels ont ensuite été comparés aux menus journaliers conçus par une diététicienne pour chaque adolescent.

En moyenne, les régimes générés par l'intelligence artificielle contenaient environ 695 calories par jour de moins que celui proposé par la diététicienne, soit presque l'équivalent d'un repas complet.

«Le fait de ne pas couvrir systématiquement les besoins énergétiques peut avoir des conséquences négatives sur la croissance, l'équilibre métabolique et le développement cognitif chez les adolescents», préviennent les auteurs de l'étude.

Les chercheurs rappellent qu'une «des principales limites des modèles d'IA lors de la génération de recommandations nutritionnelles est leur tendance à produire des réponses hyper-adaptatives visant à satisfaire l'utilisateur».

«Cela rend le modèle plus susceptible de fournir des réponses façonnées par les attentes de l'utilisateur, reléguant ainsi la précision scientifique au second plan», soulignent-ils.

Il semblerait donc que les outils d'IA s'appuient sur des habitudes alimentaires généralisées ou courantes plutôt que d'intégrer pleinement les besoins nutritionnels spécifiques à chaque âge, affirment-ils.

On peut aussi se demander sur quelles recommandations alimentaires l'outil s'appuie pour formuler ses conseils, a dit Mme Tugault-Lafleur.

«Est-ce qu'ils utilisent les recommandations de la Turquie, du Canada, des États-Unis?, a-t-elle demandé. D'où ça vient tout ça, exactement? D'après moi, ça comporte plus de risques que de bénéfices. Il faut prendre tout ça avec un gros grain de sel.»

La littératie des jeunes en matière de santé peut être très variable, rappelle Mme Tugault-Lafleur, «et il faudrait peut-être ajuster notre curriculum pour les aider (...) à développer une pensée critique».

Les scientifiques turcs abondent dans le même sens quand ils préviennent que «les adolescents peuvent être particulièrement sensibles aux informations de santé trompeuses ou simplifiées à l'extrême présentées sur les plateformes numériques».

«Lorsque l'on considère l'ensemble de ces caractéristiques, il apparaît clairement que les recommandations nutritionnelles basées sur des algorithmes peuvent comporter des risques potentiels pour les adolescents», disent-ils.

Pas seulement l'alimentation

Les dangers qui attendent les adolescents qui se tournent vers ces plateformes pour maigrir vont au-delà des besoins alimentaires non comblés, préviennent les experts.

Les auteurs de l'étude rappellent ainsi que la littérature scientifique a établi que «des habitudes alimentaires excessivement restrictives sur le long terme comportent des risques importants d'apparition de troubles alimentaires à l'adolescence».

«L'insatisfaction corporelle qui accompagne les pratiques alimentaires restrictives comporte des risques tels qu'un apport alimentaire insuffisant chez les enfants et les adolescents, une prise de poids excessive due à des épisodes d'hyperphagie qui surviennent après une restriction alimentaire, et l'adoption de comportements néfastes de contrôle du poids», écrivent-ils.

Combattre le surplus de poids en s'intéressant uniquement aux calories consommées chaque jour est aussi une approche complètement dépassée, rappelle Mme Tugault-Lafleur.

La problématique du poids, a-t-elle dit, est aussi associée à des facteurs comme le temps qu'on passe sur les écrans, l'activité physique, la promotion de saines habitudes de vie en famille et le sommeil.

«Donc ça me semble déjà problématique de juste juste focaliser, je pense, sur la nutrition», a dit l'experte.

Le recours à des outils d'IA pour maigrir remet encore une fois le problème sur l'individu ― «c'est de ta faute, c'est ton poids, donc c'est ta responsabilité» ― alors qu'il s'agit dans les faits d'un problème de santé publique important qui demande l'implication d'acteurs comme les parents, les écoles et les gouvernements, a estimé Mme Tugault-Lafleur.

«Ils doivent promouvoir des milieux qui font bouger nos jeunes et qui leur donnent accès à une alimentation plus saine», a-t-elle dit.

Les conclusions de cette étude ont été publiées par le journal Frontiers in Nutrition.

Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne