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Ottawa modifie sa position sur l'«antisionisme» et les réactions sont mitigées

Ottawa modifie sa position sur l'«antisionisme» et les réactions sont mitigées
Photo: La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — Le gouvernement fédéral a identifié «l’antisionisme» comme un facteur de haine anti-juive — un changement politique majeur qui a suscité des réactions diverses.

Ce changement est intervenu le 24 septembre, lorsque Sécurité publique Canada a publié un rapport d’étape sur les mesures fédérales promises en janvier pour lutter contre l’antisémitisme.

Le rapport indique qu’Ottawa cherche à mieux identifier et à mieux répondre aux «manifestations contemporaines de l'antisémitisme, y compris l'antisionisme».

Examinons de plus près cette terminologie, les raisons pour lesquelles elle est utilisée aujourd’hui et ce que cela implique pour la liberté d’expression.

Qu’est-ce que le sionisme ?

Le Dictionnaire canadien Oxford définit le sionisme comme «un mouvement visant à l’origine le rétablissement, et, aujourd’hui le développement, d’un pays juif sur le territoire de l’actuel Israël».

Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), qui se définit comme une organisation sioniste, explique que cela revient à soutenir l’idée selon laquelle «le peuple juif a le droit à l’autodétermination sur sa terre ancestrale».

Les opposants au sionisme soutiennent que ce terme en est venu à incarner une mentalité coloniale qui permet au gouvernement israélien d’asservir les Palestiniens et de chercher à étendre ses frontières.

L’État d’Israël a été proclamé en mai 1948, après la fin du mandat britannique sur la Palestine.

La création de l’État a vu les milices sionistes disperser violemment les Palestiniens qui y vivaient, tandis que les États arabes de la région ont réagi en expulsant les Juifs vers Israël.

Mira Sucharov, politologue à l’Université Carleton, a mené en 2022 une enquête auprès de Juifs américains sur leur vision du sionisme et de l’antisionisme.

«Les sionistes autoproclamés (juifs ou non) et les antisionistes (juifs ou non) parlent de choses complètement différentes», a-t-elle écrit dans un éditorial publié dans Haaretz.

Elle a conclu que les Juifs adhèrent au sionisme lorsqu’il est défini comme «la croyance en un État juif et démocratique» et rejettent ce terme lorsqu’il est défini comme «la croyance en la primauté des droits des Juifs sur ceux des non-Juifs en Israël».

Qu’est-ce que l’antisionisme ?

Depuis des décennies, les Juifs du Canada et du monde entier débattent de la manière dont Israël devrait fonctionner et se demandent s’il s’agit d’un projet colonial.

Voix juives indépendantes se présente comme une organisation antisioniste. Elle définit l’antisionisme comme «le rejet du colonialisme de peuplement juif en Palestine et la conviction que les Palestiniens méritent la dignité et la sécurité au même titre que tous les autres peuples».

L’Association d’études canadiennes a proposé sa propre définition, qui a suscité des critiques de la part de groupes de gauche.

«L’antisionisme désigne un mouvement qui prône la disparition d’Israël et nie au peuple juif le droit à l’autodétermination sur une partie de sa patrie ancestrale», a écrit l’association dans un rapport commandé par Ottawa.

Le Réseau des universitaires canadiens engagés, un groupe composé principalement d’universitaires juifs, affirme que «la dernière incarnation de la haine des Juifs est l’antisionisme (qui) s’appuie sur la diffamation et la déformation des faits pour prétendre que la collectivité juive, Israël, plutôt que le Juif en tant qu’individu, est particulièrement malfaisante».

Selon ce groupe, cette idéologie prétend que les Juifs ont inventé de toutes pièces un droit sur leur terre ancestrale.

«Les antisionistes qualifient les Juifs de colons malfaisants qui ont usurpé les droits du véritable peuple autochtone, les Palestiniens», a écrit le groupe dans une note adressée aux sénateurs.

Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, de nombreux Juifs canadiens ont signalé que des mots tels que «sioniste» étaient devenus des termes péjoratifs. Certains ont rapporté que des Juifs étaient la cible d’insultes liées au sionisme.

La guerre a débuté par une attaque brutale du Hamas contre Israël, qui a fait environ 1200 morts. Cela a poussé Israël à lancer une offensive sur Gaza qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de Palestiniens et a entraîné une répression en Cisjordanie occupée.

Israël a également étendu sa présence militaire au Liban et des ministres du gouvernement israélien ont ouvertement évoqué un «nettoyage ethnique» ou des «massacres» de civils.

Qu’a déclaré Ottawa ?

Le rapport d’étape fédéral publié la semaine dernière indiquait que l’antisionisme est une manifestation moderne de l’antisémitisme. Il citait un rapport gouvernemental de 2024, bien que ce dernier ne fasse aucune mention de l’antisionisme.

Le rapport a également pris note du cas d’un homme de Windsor condamné en avril pour incitation publique à la haine après avoir utilisé le terme «sionistes» comme une insulte à l’encontre des Juifs.

«Ceci revêt une importance particulière, car l'Ontario constate une utilisation croissante de ce terme par des manifestants qui tentent ainsi de soustraire des propos haineux à toute responsabilité criminelle», indiquait le rapport fédéral.

Le comité sénatorial des droits de la personne a évité de se prononcer sur la terminologie dans son étude d’avril consacrée à l’antisémitisme au Canada. La présidente du comité, la sénatrice Paulette Senior, a déclaré que l’étude portait principalement sur les moyens de mettre fin à la haine.

Que disent les partisans de cette initiative ?

Les groupes qui défendent Israël, tels que le CIJA, ont généralement soutenu le changement de cap du gouvernement et ont fait valoir que ce sont les Canadiens juifs eux-mêmes qui sont les mieux placés pour décrire la manière dont ils vivent l’antisémitisme.

«L’antisionisme alimente la violence contre les Canadiens», a écrit le CIJA dans un tweet avant la publication du rapport fédéral.

«La diabolisation d’Israël donne le feu vert aux extrémistes qui s’en prennent à la communauté juive. C’est notamment le cas lorsque les gouvernements isolent Israël ou lui appliquent deux poids deux mesures.»

Le député libéral Anthony Housefather s’est félicité de ce revirement du gouvernement fédéral. Il a déclaré que le rapport publié la semaine dernière était «un document important» qui «montre clairement que le gouvernement canadien reconnaît que l’antisionisme est une forme d’antisémitisme».

Michael Geist, professeur à l’Université d’Ottawa, s’est également montré favorable à cette position, écrivant que «l’antisionisme est trop souvent de l’antisémitisme à peine voilé, comme si le fait de remplacer le mot “juif” par “sioniste” rendait l’inacceptable acceptable».

Que disent les opposants ?

L’organisation Voix juives indépendantes affirme qu’Ottawa adopte une terminologie qui restreindra la liberté d’expression.

«Cette définition n’est pas seulement erronée, elle est dangereuse», a écrit le groupe.

Le groupe qualifie le sionisme d’«idéologie suprémaciste juive» incompatible avec l’autodétermination palestinienne, car elle encourage l’occupation et l’oppression.

Le Conseil canadien des affaires publiques musulmanes a adopté un point de vue similaire concernant le changement opéré par Ottawa la semaine dernière.

«Confondre l’opposition au sionisme avec la haine ou la discrimination à l’égard du peuple juif risque de faire disparaître la distinction importante entre l’expression politique et l’antisémitisme», a écrit le Conseil.

Le Conseil fait partie des nombreuses organisations qui ont rejeté une définition de l’antisémitisme adoptée par les gouvernements fédéral et provinciaux, rédigée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (AIMH).

Selon la définition de l'AIMH, la critique d’Israël peut franchir la ligne de l’antisémitisme lorsqu’elle est persistante, lorsqu’elle compare les politiques israéliennes à celles des nazis et lorsqu’elle va au-delà de la critique adressée à d’autres pays.

Le Forum d’Ottawa sur Israël et la Palestine a fait valoir que personne ne devrait confondre l’antisionisme avec la haine anti-juive.

«Le gouvernement du Canada devrait préciser que le fait de soutenir le sionisme ou de s’y opposer relève de la même manière de la liberté d’expression», a écrit le groupe dans un mémoire adressé aux sénateurs.

Dylan Robertson, La Presse Canadienne